Quand un communiqué parle de « Pélican 38 » ou de « Milan 74 », il utilise sans le dire une numérotation vieille de plus de soixante ans. Les numéros des avions qui volent aujourd'hui ont été fixés en creux par ceux qui ne volent plus : les Canadair CL-215 des débuts, les gros DC-6 et Hercules chargés de retardant, les deux Fokker 27, et surtout les Tracker, ces anciens chasseurs de sous-marins qui ont patrouillé au-dessus du Midi pendant trente-huit saisons[3].
Cette page est la seule de la section à regarder en arrière. Elle ne décrit pas la flotte actuelle, mais elle explique pourquoi les Canadair d'aujourd'hui commencent à 31, pourquoi les Dash 8 démarrent à 73, et ce que le pays a perdu, puis remplacé, quand les Tracker ont été cloués au sol en février 2020[1].
Le Tracker, pilier du guet aérien armé pendant trente-sept ans
Le Grumman S-2 Tracker n'a pas été conçu pour la forêt : c'est un bimoteur embarqué de l'US Navy, construit dans les années 1950 pour traquer les sous-marins. Le T24 conservé à Montélimar est ainsi sorti d'usine en janvier 1957[6]. La société canadienne Conair a transformé ces cellules en « Firecat », avec une soute ventrale de 3 292 litres de retardant répartie en quatre compartiments largables séparément[6].
Les deux premiers exemplaires se posent à Marignane en mai 1982 ; dix-neuf cellules porteront au total les numéros T01 à T24 au fil des livraisons, des pertes et des renumérotations[3]. Leur métier, c'est le guet aérien armé : tourner soutes pleines au-dessus des massifs les jours de risque, pour frapper un départ de feu dans les minutes qui suivent la première fumée. Vous trouverez le principe détaillé dans la page consacrée au guet aérien armé.
Des pistons aux turbines
Les Firecat d'origine volaient avec des moteurs à pistons. La Sécurité civile les a fait remotoriser au Canada avec des turbopropulseurs Pratt & Whitney PT6A, d'où le nom de « Turbo Firecat » : le T01 est revenu converti en juillet 1995, le T24 a fermé la marche en juillet 2000[3]. Sur le T24, ces PT6A-67AF développent 1 425 chevaux chacun[6]. Ce même avion totalisait 16 000 heures de vol en 2018[6].
La fin, en trois actes
Le 2 août 2019, le pilote Franck Chesneau se tue aux commandes du T22 sur le feu de Générac, à quelques kilomètres de la base de Nîmes[3]. En septembre 2019, le train du T12 cède à Béziers, ce qui révèle une fragilité que personne n'avait détectée[3]. Seuls deux avions, le T01 et le T20, sont autorisés à revoler le 25 novembre 2019, et c'est le T01, premier arrivé en 1982, qui effectue le tout dernier vol du secteur Tracker en décembre 2019[3].
Le 14 février 2020, le ministère met définitivement un terme à l'exploitation des Tracker restants, en invoquant de graves problèmes de corrosion des trains d'atterrissage et la raréfaction des pièces de rechange[1]. Un appareil devient une pièce d'exposition à Nîmes, les autres sont proposés à des associations, musées et lycées[1]. En septembre 2023, la répartition est connue : le T24 part vers l'Amicale des Pompiers du Ciel et le musée de Montélimar, le T15 vers l'Amicale alençonnaise des avions anciens, le T01 vers les Ailes Anciennes de Toulouse[5]. Le T24, immatriculé F-ZBMA, a repris l'air en septembre 2024[6].
Le CL-215, premier Canadair français
Avant le Tracker, il y avait déjà un « Pélican ». Les deux premiers Canadair CL-215 atterrissent à Marignane en juin 1969, après une traversée de l'Atlantique de trente heures[7]. Quinze appareils serviront jusqu'en 1996, plus un exemplaire loué pour la saison 1981 sous le numéro 49[7]. Leurs deux réservoirs emportent un peu plus de 5 400 litres d'eau, sous deux moteurs à pistons Pratt & Whitney R-2800 de 1 700 kW chacun, pour une croisière plafonnée à 290 km/h[7].
Les CL-215 reçoivent des numéros Pélican qui suivent leurs numéros de série constructeur, d'où une série étalée de 01 à 47 pour quinze avions seulement[4]. Le plus haut numéro, Pélican 47, correspond à l'immatriculation F-ZBBW[7]. Quatre appareils sont perdus en opération : le 22 en 1970 et le 25 en 1971 en Corse, le 19 sur une ligne à haute tension corse en 1973, le 01 dans les Bouches-du-Rhône en 1983[7].
Le dernier vol d'un CL-215 de la Sécurité civile a lieu le 4 octobre 1996, quand le CL-415, plus puissant, prend le relais[8]. Le Pélican 23, immatriculé F-ZBAY, est aujourd'hui exposé au musée de l'Air et de l'Espace du Bourget, où il est arrivé le 28 avril 2009[8]. Sur les 125 CL-215 construits, la France a donc exploité un peu plus d'un sur dix[8]. La fiche du Canadair CL-415 « Pélican » raconte la suite.
DC-6, Fokker 27, C-130 : les numéros que les Milan ont hérités
Les avions amphibies ne suffisaient pas : il fallait aussi des porteurs lourds capables de déposer une barrière de retardant devant le feu. Trois familles se sont succédé à Marignane, et chacune a reçu une tranche de numéros qui explique encore la numérotation actuelle[4].
Les DC-6B, Pélican 61 à 65
Le Pélican 63 arrive en juillet 1980, premier de cinq Douglas DC-6B équipés de huit compartiments de 1 500 litres, soit 12 000 litres de retardant par avion[9]. Deux sont perdus en accident, le 63 à Fitou dans l'Aude en juillet 1985 et le 64 dans les Pyrénées en 1986 ; les survivants sont revendus vers 1990, dont deux pour transporter des caribous en Alaska[9]. Leurs numéros commençaient tous par 6, un clin d'œil au nom du DC-6, et cette dizaine avait l'avantage de n'avoir encore jamais servi à aucun avion de la base[4].
Les Fokker 27, Pélican 71 et 72
Le premier Fokker F27-600 modifié par Conair se pose à Marignane en septembre 1986[10]. Trois cellules passent par la base : le prototype C-GSFS s'écrase en septembre 1989, puis les Pélican 71 (F-ZBFG) et 72 (F-ZBFF) assurent le service avec un réservoir ventral de 6 365 litres en huit compartiments[10]. Après seize saisons, le dernier vol a lieu en septembre 2004 ; le premier Dash 8 reçoit logiquement le numéro 73, puis les suivants 74 à 80[10].
Les C-130 Hercules, Pélican 81 et 82
Pour remplacer les DC-6, la Sécurité civile ne les achète pas : elle loue à l'américain Hemet Valley Flying Services des C-130A, dont le premier arrive en juillet 1990[11]. Leur soute amovible reçoit plus de 12 000 litres de retardant, rechargés au sol en six minutes environ[11]. En septembre 2000, le N116TG s'écrase près de Burzet, en Ardèche, tuant le copilote français et un mécanicien américain ; les locations ne sont pas reconduites et l'idée d'acheter des Hercules est abandonnée[11]. La tranche 81 à 84 s'est refermée avec eux[4].
| Type | Période française | Capacité | Indicatif et numéros |
|---|---|---|---|
| Catalina et Canso | 1963 à 1970[4] | non publiée | Pélican, bandes de couleur sans numéro[4] |
| Canadair CL-215 | juin 1969 à octobre 1996[7][8] | un peu plus de 5 400 L d'eau[7] | Pélican 01 à 47[4] |
| Douglas DC-6B | juillet 1980 à 1990[9] | 12 000 L de retardant[9] | Pélican 61 à 65[9] |
| Grumman Tracker Firecat | mai 1982 à février 2020[3][1] | 3 292 L de retardant[6] | Tracker 01 à 24[3] |
| Fokker F27-600 | septembre 1986 à septembre 2004[10] | 6 365 L[10] | Pélican 71 et 72[10] |
| Lockheed C-130A (loués) | juillet 1990 à septembre 2000[11] | plus de 12 000 L de retardant[11] | Pélican 81 et 82[11] |
Pour ne pas croiser ces séries, les CL-415 arrivés en 1995 ont commencé à 31, tout en réutilisant les numéros 40, 46 et 47 d'anciens CL-215 ; les Dash 8 « Milan » occupent 73 à 80[4]. La page Indicatifs et immatriculations donne la correspondance complète avec les appareils en vol aujourd'hui.
Ce que le retrait des Tracker a changé
Fin 2019, le rapport budgétaire du Sénat comptait sept Tracker en service, après le retrait d'un premier appareil au printemps et la perte du T22 en août[2]. Le plan pour l'été 2020 prévoyait un guet aérien armé assuré par cinq Tracker et cinq Dash 8 ; avec les Tracker immobilisés, seuls trois Dash étaient alors opérationnels[2]. La commande de six Dash 8 supplémentaires, lancée en 2018 pour 366,70 millions d'euros, devait s'étaler de 2019 à 2023[2].
La conséquence a été double. D'abord, le guet aérien armé repose depuis sur les seuls Dash 8, dont la capacité d'emport atteint 10 000 litres[1] là où la soute d'un Tracker en contenait 3 292[6] ; la fiche du Dash 8 Q400 MR « Milan » détaille cet appareil. Ensuite, l'État s'est mis à louer de petits monomoteurs : pour l'été 2023, quatre Air Tractor ont représenté 6,2 millions d'euros de location[1]. Ce sont, en somme, les remplaçants du Tracker dans sa fonction de sentinelle légère, sans en être la propriété.
Un nombre qui varie selon la source
Le rapport du Sénat de 2023 évoque huit Tracker arrêtés le 14 février 2020[1], quand le rapport budgétaire de fin 2019 n'en comptait plus que sept[2]. La différence tient sans doute au T12, accidenté mais toujours inscrit à l'inventaire. Nous ne tranchons pas.
Marignane de 1963 à 2017, puis Nîmes-Garons
Tous ces avions ont partagé la même maison : la base d'avions de la Sécurité civile, installée à Marignane depuis l'arrivée des Catalina en 1963[4]. Le déménagement vers Nîmes-Garons est inauguré le 10 mars 2017, dans un bâtiment de 3 200 m² ; 113 personnes, dont 80 pilotes, suivent le mouvement avec 26 avions, parmi lesquels 12 Canadair et 9 Tracker[12]. Les Tracker n'auront donc connu leur nouvelle base que trois saisons.
C'est aussi à Nîmes que les cellules retirées ont attendu leur sort, stockées sur le parking de la base[5]. Si vous passez par Montélimar, Alençon ou Toulouse, vous pouvez donc encore voir, et parfois entendre, un Turbo Firecat aux couleurs de la Sécurité civile.
Et sur la carte en direct ?
Aucun de ces appareils n'apparaît sur la carte en direct : ils ne volent plus pour l'État. Si un Tracker de collection émet un jour une position, notre carte peut le classer en « bombardier léger » d'après son indicatif ; il s'agira d'un vol de démonstration, jamais d'une intervention.
Questions fréquentes
Pourquoi les Canadair CL-415 portent-ils des numéros à partir de 31 ?
Parce que les numéros inférieurs étaient déjà pris ou l'avaient été. Les CL-215 avaient reçu des numéros Pélican de 01 à 47 calqués sur leurs numéros de série, et les Tracker occupaient la tranche 01 à 24 sous leur propre indicatif. Démarrer à 31 évitait toute confusion à la radio, même si trois numéros d'anciens CL-215 ont ensuite été réutilisés.
Pour quelle raison les Tracker ont-ils été retirés aussi brutalement ?
À la suite de la rupture du train du T12 à Béziers en septembre 2019, les contrôles ont mis en évidence une corrosion sérieuse des trains d'atterrissage sur l'ensemble de la flotte, alors que les pièces de rechange se faisaient rares. Le ministère a préféré arrêter les avions en février 2020 plutôt que d'engager une remise en état incertaine sur des cellules construites dans les années 1950.
Un Tracker de la Sécurité civile vole-t-il encore aujourd'hui ?
Oui, mais sous statut d'avion de collection. Le T24, cédé à l'Amicale des Pompiers du Ciel et au musée de Montélimar, a repris l'air en septembre 2024. Le T15 a été confié à une association d'Alençon et le T01 aux Ailes Anciennes de Toulouse. Ces vols sont des démonstrations, ils n'ont plus rien à voir avec la lutte contre les feux.
Qu'est-ce qui a remplacé les Tracker dans le guet aérien armé ?
Le rôle de sentinelle armée est passé aux Dash 8 « Milan », dont six exemplaires supplémentaires avaient été commandés en 2018 et livrés jusqu'en 2023. Pour retrouver un avion léger et réactif, l'État loue en outre chaque été des Air Tractor monomoteurs auprès de sociétés privées, ce qui coûtait 6,2 millions d'euros pour quatre appareils en 2023.
Combien de Canadair CL-215 la France a-t-elle exploités, et combien ont été perdus ?
Quinze CL-215 ont servi entre juin 1969 et octobre 1996, auxquels s'ajoute un appareil loué pour la seule saison 1981. Quatre ont été détruits en opération, trois en Corse entre 1970 et 1973 et un dans les Bouches-du-Rhône en 1983. Le Pélican 23 est conservé au musée de l'Air et de l'Espace du Bourget.
Les DC-6 et les Hercules étaient-ils des avions français ?
Les cinq DC-6B ont été achetés et immatriculés en France sous des numéros Pélican 61 à 65. Les C-130A Hercules, en revanche, étaient loués à une société américaine avec leur immatriculation d'origine et volaient sous les numéros 81 et 82. L'accident mortel de septembre 2000 en Ardèche a mis fin à cette formule.