Il arrive qu'un gros bimoteur rouge et jaune passe une journée entière au-dessus d'un massif sans jamais rien lâcher. Ce n'est ni un vol d'entraînement ni un survol touristique : c'est du guet aérien armé, la posture qui consiste à mettre des bombardiers en l'air avant qu'un feu ne soit signalé, la soute déjà remplie.
Le raisonnement tient en une phrase : par vent fort, un départ de feu grossit plus vite qu'un avion ne démarre ses moteurs. Cette page raconte comment cette veille s'organise, qui l'ordonne, ce que valent ses résultats publiés, et à quoi elle ressemble quand vous suivez les appareils en direct.
Armé veut dire : la soute est déjà pleine
Le mot « armé » n'a rien de martial. Il signifie que l'appareil part en patrouille avec son chargement à bord, prêt à frapper sans repasser par la case ravitaillement. Les ordres d'opérations départementaux vont plus loin et développent le sigle en guet aérien armé en retardant, puisque c'est ce produit que les Dash emportent le plus souvent[4].
Le Sénat résume la mission d'une formule sobre : survoler par précaution les secteurs exposés, y repérer les départs et les attaquer dès leur apparition[1]. Le ministère de l'Intérieur présente ce dispositif comme une surveillance propre à la France, qui permet souvent aux avions d'être les premiers sur un départ de feu, les équipes au sol achevant ensuite l'extinction[5].
Le gain se mesure en trajets évités. Un ordre départemental de Haute-Loire chiffre à une trentaine de minutes l'arrivée d'un avion parti de Nîmes, et précise que ce délai fond dès lors qu'un appareil déjà en patrouille est réorienté vers le sinistre[4]. Sur un feu naissant, cette demi-heure fait toute la différence.
Des Tracker aux Dash : qui tient la veille
Pendant une quarantaine d'années, cette patrouille a reposé sur les Grumman Tracker. Les huit derniers encore en activité ont été arrêtés le 14 février 2020, de façon anticipée, à cause de la corrosion de leurs trains d'atterrissage et de la raréfaction des pièces de rechange[2].
La mission revient aujourd'hui aux Dash 8 Q400 MR, dont le guet aérien armé est la tâche principale selon le Sénat : huit appareils, dont six acquis entre 2019 et 2023[1]. Les Beechcraft King Air participent eux aussi à la surveillance, sans capacité de largage, en assurant la coordination des autres appareils[2]. Hors saison, quand les pélicandromes ne sont pas ouverts, l'ordre d'opérations de Haute-Loire recommande plutôt de solliciter les avions amphibies, capables d'écoper sur le lac de Naussac[4].
| Point de repère | Flotte Tracker | Flotte Dash 8 Q400 MR |
|---|---|---|
| Situation | arrêtée le 14 février 2020[2] | en service, huit appareils[1] |
| Charge emportée | non reprise ici | 10 000 litres, souvent de l'eau mêlée de retardant[2] |
| Liaison Nîmes, Bordeaux | sans objet | environ une heure, contre deux pour un Canadair[5] |
| Autre emploi possible | aucun | transport de passagers ou de fret[5] |
Le détail des appareils retirés se trouve dans la fiche des avions retirés, et les caractéristiques du bombardier actuel dans celle du Dash 8 Milan.
Les résultats publiés, et ce qu'ils ne disent pas
Le chiffre le plus cité vient d'un rapport sénatorial de 2023 : la stratégie d'attaque des feux naissants ferait l'unanimité chez les acteurs de la sécurité civile et permettrait de reprendre la main sur près de 89,5 % des départs[1]. Le ministère donne, lui, une mesure directe de la veille : en 2021, sur 1 749 heures de vol des avions de la Sécurité civile, 510 ont été consacrées au guet aérien armé, contre 1 152 à la lutte proprement dite[5].
L'activité, elle, se lit dans les comptes. La flotte de Dash a totalisé 3 262 heures de vol en 2022, pour 1 335 largages de retardant contre 456 l'année précédente, avec une disponibilité de 87,9 % et un coût complet de 12 686 euros par heure de vol[2].
Deux chiffres, deux mesures différentes
Les 89,5 % décrivent l'efficacité de toute la doctrine d'attaque précoce, où le travail des équipes au sol pèse au moins autant que les avions. Les 510 heures de 2021 mesurent seulement le temps passé en patrouille, sans dire combien de départs ces vols ont permis de stopper. Confondre les deux fausserait la lecture.
Quand aucun avion ne patrouille : rouge ou vert
Hors de ces missions de veille, les bombardiers ne partent pas d'eux-mêmes. Ils viennent en renfort des équipes au sol, après une demande adressée au centre opérationnel de zone au moyen d'un formulaire de l'outil Synergi[4]. Trois cas sont prévus, et la couleur du message dit l'urgence.
- Alerte rouge, phase initiale
- le centre opérationnel départemental réclame un avion dès les premières minutes, au vu du niveau de risque du jour, de la vivacité du feu et de ce qu'il menace[4]
- Alerte rouge, feu établi
- la demande vient cette fois du commandant des opérations de secours, le sapeur-pompier qui dirige le chantier sous l'autorité du représentant de l'État[6], une fois le sinistre installé[4]
- Alerte verte
- demande anticipée pour le lendemain, formulée la veille quand la journée s'annonce tendue[4]
- Destinataire
- le centre opérationnel de la zone de défense, qui arbitre entre les départements[4]
Depuis 2023, la posture se décide pour tout le pays
Longtemps, la coordination estivale de ces appareils revenait au préfet de la zone Sud, parce que le risque y était historiquement concentré[3]. Le rapport sénatorial acte le basculement : à partir de l'été 2023, l'analyse et la définition de la posture de réponse relèvent de l'état-major de la sécurité civile, pour l'ensemble du territoire national[3].
Ce déplacement n'est pas administratif. Les sénateurs notent que l'ancienne pratique a été remise en cause par les incendies de l'été 2022[3], et une sentinelle postée au-dessus du Var ne protège ni la Gironde ni la Bretagne. Décider depuis un échelon national permet de déplacer la veille là où l'indice du jour l'exige.
Le même réflexe au sol : le guet armé terrestre
La patrouille aérienne a un jumeau sur la route. Les jours tendus, des détachements préventifs sont envoyés à l'avance sur des points repérés à l'avance, avec le même objectif : raccourcir le trajet vers le feu à venir. Le principe est cadré, décision prise la veille à partir de dix heures sur la base de l'analyse du risque, engins en place le plus souvent de quatorze à dix-neuf heures, horaires ajustés au danger météo du jour[4]. Le public dispose de sa propre lecture de ce danger avec la carte quotidienne de la Météo des forêts[7].
Le volume des secours envoyés au premier appel suit la même logique de gradation. En danger faible ou léger, un seul engin-pompe part ; en danger modéré, deux ; à partir du niveau sévère (sévère, très sévère, extrême), le train de départ comprend un cadre feux de forêts, deux engins et un groupe, avec un détachement préventif et le recours possible aux moyens aériens[4]. Les niveaux et leur fabrication sont détaillés dans la page sur l'analyse du risque.
Reconnaître une patrouille sur la carte en direct
Un appareil en veille se repère à sa régularité : une trajectoire allongée, répétée à l'identique, à altitude stable, sans qu'aucun feu ne soit signalé au sol. Un appareil en action fait exactement l'inverse, des passages bas et rapprochés au même endroit, souvent entrecoupés d'allers-retours vers un plan d'eau ou un terrain de ravitaillement.
Une patrouille n'est pas une alerte, une fumée si
Apercevoir une sentinelle passer ne signifie pas qu'un foyer brûle sous vos fenêtres, et cela ne justifie aucun appel. La règle s'inverse dès que vous repérez une fumée dont personne ne semble encore s'occuper : composez le 18 ou le 112. C'est très souvent ce signalement, et non la veille aérienne, qui envoie l'avion sur la zone.
Sur notre carte, les bombardiers apparaissent en cyan, orientés selon leur cap. Si l'un d'eux dessine de longues boucles au-dessus d'un massif alors qu'aucun foyer n'est déclaré, vous regardez très probablement une patrouille de veille. Ouvrez la carte et comparez avec la page de votre département : c'est la meilleure façon de distinguer une sentinelle d'un largage en cours.
Questions fréquentes
Que signifie exactement le sigle GAAr ?
Il se lit guet aérien armé. Certains ordres d'opérations départementaux le développent en guet aérien armé en retardant, car c'est ce produit que les avions emportent le plus souvent pour cette mission. Le mot armé ne désigne aucune arme : il indique simplement que la soute est remplie avant le décollage, pour pouvoir frapper sans repasser au sol.
Pourquoi ne pas laisser les avions au sol et les faire décoller à l'alerte ?
Parce que la vitesse ne compense pas tout. Un Dash 8 file à 650 km/h, mais un ordre départemental de Haute-Loire compte tout de même une trentaine de minutes entre Nîmes et le département, et ce délai chute dès qu'un appareil déjà en patrouille est réorienté. Sur un feu qui vient de naître, ces minutes décident souvent de la suite.
Qui décide de lancer ces patrouilles ?
Depuis l'été 2023, l'analyse et la définition de la posture de réponse aérienne relèvent de l'état-major de la sécurité civile, pour tout le territoire. Auparavant, la coordination estivale revenait au préfet de la zone Sud, le risque étant alors concentré sur le pourtour méditerranéen.
Cette veille existe-t-elle ailleurs que dans le Sud ?
Oui, et c'est précisément la raison du changement de 2023. Les sénateurs relèvent que l'ancienne coordination par la zone Sud a été remise en cause par les incendies de l'été 2022. Un pilotage national permet de porter la veille vers les massifs que l'indice de danger du jour désigne, y compris dans le Sud-Ouest, le Centre ou l'Ouest.
Et lorsque aucun avion n'est en patrouille, comment en obtient-on un ?
Il faut le demander. Le centre opérationnel départemental ou le responsable présent sur le terrain adresse au centre opérationnel de zone un formulaire de l'outil Synergi. Une alerte rouge correspond à un besoin immédiat, en tout début de feu ou sur un sinistre déjà installé ; une alerte verte est une demande anticipée pour le lendemain.
Le guet aérien armé empêche-t-il les grands incendies ?
Non, il les rend plus rares. L'objectif affiché par le ministère est d'attaquer tout feu dans les dix minutes suivant sa détection en période de risque élevé, mais quand le vent, la sécheresse et le relief se liguent, aucune patrouille ne suffit : la suite se joue avec les équipes au sol, les renforts et parfois des tactiques indirectes.