Quand un grand feu mobilise des Canadair, des Dash 8, des hélicoptères et parfois un A400M militaire, un petit bimoteur blanc, jaune et rouge tourne au-dessus de tout ce monde sans jamais ouvrir de soute. C'est le Beechcraft King Air 200 de la Sécurité civile, connu sous son nom d'appel « Bengale ». La France en possède trois, tous basés à Nîmes-Garons, et le ministère de l'Intérieur les présente en 2026 comme les avions « de reconnaissance et de coordination » du dispositif[2].
Pour un habitant qui observe le ciel ou notre carte, cet appareil est souvent le premier signe qu'une opération aérienne se prépare : il arrive avant les bombardiers, décrit des cercles pendant de longues minutes à 1 500 ou 2 000 mètres d'altitude, puis reste sur place tant que des largages ont lieu. Cette fiche explique ce qu'il fait là-haut, ce que ses caméras voient, pourquoi l'État a préféré moderniser ses trois cellules plutôt que d'en acheter de nouvelles, et comment le reconnaître sur France Incendie.
Zéro litre en soute, et pourtant le premier arrivé
Le rapport du Sénat consacré aux moyens aériens le dit sans détour : les trois King Air « ne disposent d'aucune capacité de largage d'eau »[1]. Leur travail consiste à coordonner les opérations aériennes, à surveiller les massifs, à participer au guet aérien armé et, à l'occasion, à transporter des personnels vers des zones difficiles d'accès[1].
Pourquoi un tel avion est-il indispensable ? Parce qu'un feu de plusieurs centaines d'hectares peut réunir en même temps des Canadair qui écopent à quelques minutes de là, des Dash 8 chargés de retardant venus de Nîmes, des hélicoptères bombardiers d'eau loués et des appareils étrangers, chacun avec sa vitesse, son rayon de virage et ses habitudes radio. Sans quelqu'un pour ordonner ces arrivées, les largages se gênent, les pilotes se cherchent dans la fumée et les équipes au sol ne savent pas quand se mettre à l'abri.
La mission du coordinateur installé à bord tient en trois verbes, tels que les décrit un photographe qui a suivi les équipages de Nîmes : gérer le flux des aéronefs qui se présentent, attribuer à chacun son objectif, puis délivrer l'autorisation de larguer[3]. Il écoute le commandant des opérations de secours au sol, entend les bombardiers en approche, et tranche : qui largue, sur quelle lisière, dans quel ordre. Cette conversation entre le sol et les airs est décrite en détail dans notre page sur la coordination air-sol et les largages ; ici, nous nous concentrons sur l'avion lui-même.
Trois indicatifs pour trois missions
Le même appareil change de nom à la radio selon ce qu'il fait. Ces indicatifs, décrits par un photographe spécialisé qui a suivi les équipages nîmois, se lisent ainsi[3] :
| Indicatif radio | Mission | Qui est à bord, en plus des pilotes |
|---|---|---|
| Bengale 96, 97 ou 98 | Liaison et navette : relève d'équipages sur les bases secondaires, fret léger, transport d'équipes spécialisées[3] | Passagers du ministère de l'Intérieur |
| Bengale Investigation | Reconnaissance d'un feu : établir le point de situation, évaluer les lisières, dimensionner les moyens à engager[3] | Un officier de sapeurs-pompiers qualifié, appelé OSI[3] |
| Icare | Coordination des largages : gérer le flux d'aéronefs, attribuer les objectifs, garantir la séparation entre appareils, autoriser chaque largage[3] | Un coordinateur aérien, lui-même pilote de bombardier d'eau[3] |
Le choix d'un pilote de Canadair ou de Dash comme coordinateur n'est pas anodin : il connaît de l'intérieur les contraintes d'un largage, la hauteur à laquelle on peut descendre, le temps qu'il faut pour revenir de l'écopage. En mission Icare, l'avion orbite en général vers 5 000 pieds, soit environ 1 500 mètres, à 170 nœuds, une vitesse qui peut être réduite à 145 nœuds selon les conditions ; en investigation, il monte plutôt entre 5 500 et 6 000 pieds[3]. Un article de vulgarisation paru en juillet 2026 confirme ces étages : reconnaissance entre 1 680 et 1 830 mètres, coordination autour de 1 500 mètres[5].
Concrètement, lorsqu'un Pélican annonce qu'il arrive chargé, Icare lui indique la cible à traiter, l'axe d'arrivée, le moment où il peut ouvrir ses soutes, puis prévient l'appareil suivant. Aucun bombardier ne largue de sa propre initiative tant qu'un coordinateur est en place : c'est lui qui donne le feu vert, après s'être assuré que personne, au sol comme en l'air, ne se trouve sous la trajectoire.
L'œil optronique sous le fuselage
Deux des trois King Air portent désormais sous le ventre une tourelle Star SAFIRE 380-HDc, un système d'imagerie stabilisé du fabricant Teledyne FLIR[5][6]. Selon le constructeur, cette boule de 29,5 kilogrammes réunit une caméra thermique haute définition, une caméra couleur, un capteur pour la faible luminosité et une voie proche infrarouge, avec un suivi automatique de cibles et une indication continue de leur position et de leur distance[6].
À quoi cela sert-il sur un feu ? La fumée d'un incendie de pinède cache le sol aux yeux des pilotes, mais pas aux capteurs infrarouges. La tourelle permet de repérer les foyers réellement actifs derrière le panache, de suivre la progression de la chaleur et de transmettre en temps réel des images dont chaque point est rattaché à des coordonnées géographiques[5]. L'officier à bord peut ainsi dire au poste de commandement où le front avance vraiment, et le coordinateur peut envoyer un largage sur une reprise invisible depuis le sol.
Deux avions équipés, pas trois
Lors de la rénovation présentée en février 2018, un seul appareil devait recevoir la boule, les deux autres étant simplement câblés pour l'accueillir[4]. Les sources les plus récentes parlent de deux avions dotés du Star SAFIRE 380-HDc[3][5]. Le troisième reste un avion de liaison et de coordination « à l'œil », sans capteur thermique.
Trois cellules de 1991 et 2001, remises à neuf en atelier
Les trois appareils ont été achetés d'occasion : le premier a été livré à la Sécurité civile le 18 mars 1991, le dernier le 25 juillet 2001, pour un coût d'acquisition d'environ 1,5 million d'euros ; le Sénat estimait en 2023 qu'un équivalent neuf vaudrait près de 9 millions d'euros[1]. Les photographies de passionnés permettent d'associer chaque numéro à une immatriculation : Bengale 96 vole sous F-ZBFK[9], Bengale 97 sous F-ZBMB[10] et Bengale 98 sous F-ZBFJ[13]. En revanche, aucun document officiel ne dit lequel des trois est arrivé en 1991 et lequel en 2001 : nous ne rattachons donc aucune date à une immatriculation précise.
Plutôt que d'acheter des cellules récentes, l'État a fait moderniser les siennes. Le chantier décrit en 2018 a remplacé l'ancienne planche de bord par une suite Garmin G1000 NXi à écrans, refait entièrement la cabine et appliqué la livrée actuelle de la Sécurité civile[4]. Le rapport du Sénat, lui, date la « rénovation avionique » de 2019[1] : l'écart d'un an tient probablement au calendrier des trois avions, passés l'un après l'autre en atelier.
Le pari est payant sur le papier. La disponibilité des King Air, tombée à 84 % en 2017, est remontée à 90,9 % en 2019, puis 94,6 % en 2020, 96,4 % en 2021 et 95,7 % en 2022 ; cette dernière année, c'est le meilleur taux des trois types d'avions de l'État, devant les Canadair (89,2 %) et les Dash 8 (87,9 %)[1]. Leur heure de vol coûte 5 288 euros, contre 15 929 euros pour un Canadair et 12 686 euros pour un Dash 8[1]. Le revers, c'est l'âge : 38 ans et 6 mois en moyenne au moment du rapport, soit des cellules plus anciennes encore que les Canadair[1]. Aucun programme de remplacement n'a été rendu public à notre connaissance.
L'été 2026 en Gironde, vu depuis le poste du coordinateur
Les incendies qui ont touché la Gironde et les Landes en juillet 2026 ont donné une idée de la charge de travail d'Icare. Un article publié le 27 juillet dénombrait dix-huit aéronefs engagés : quatre Canadair, trois Dash 8, trois hélicoptères bombardiers d'eau, un A400M Atlas équipé de son kit de largage, des drones de surveillance et les trois Beechcraft de coordination[5]. Le Premier ministre avait demandé deux jours plus tôt l'engagement immédiat de l'A400M, un appareil capable d'emporter 20 tonnes de retardant, tandis que des renforts croates, portugais, tchèques et slovaques arrivaient au titre du mécanisme européen[12].
Faire cohabiter au-dessus d'un même massif un quadrimoteur militaire, des Canadair, des hélicoptères bien plus lents et des Air Tractor étrangers dont les pilotes ne parlent pas tous français : voilà exactement la situation pour laquelle le King Air existe. Plus l'opération est hétéroclite, plus la présence d'un coordinateur en l'air devient une condition de sécurité et non un simple confort.
Le King Air 200 en chiffres
Le Beechcraft 200 est l'un des bimoteurs à turbopropulseurs les plus répandus au monde : le prototype a volé le 27 octobre 1972 et 1 157 exemplaires de la version B200, motorisée en PT6A-42, ont été produits jusqu'à la fin 2009[7]. Les valeurs ci-dessous sont celles de la fiche de référence du type BE20 publiée par SKYbrary, le portail de sécurité aérienne d'Eurocontrol[14] ; les avions nîmois, modifiés et alourdis par leur tourelle, peuvent s'en écarter.
- Code OACI (celui que lit l'ADS-B)
- BE20[14]
- Vitesse de croisière
- 260 nœuds, environ 480 km/h[14] ; le Sénat retient une « vitesse de projection » de 445 km/h pour les appareils de la Sécurité civile[1]
- Plafond
- 35 000 pieds, environ 10 700 m[14]
- Distance franchissable
- 1 600 milles nautiques, environ 2 960 km[14]
- Masse maximale au décollage
- 5 670 kg[14]
- Envergure
- 16,60 m[14]
- Longueur
- 13,40 m[14]
- Équipage
- 1 pilote en mission de reconnaissance et de commandement selon le Sénat[1], plus l'officier ou le coordinateur embarqué[3]
- Immatriculations
- Série F-ZB, réservée aux aéronefs d'État ; les tranches F-ZBET à F-ZBFZ et F-ZBMA à F-ZBZZ sont attribuées à la Sécurité civile[8]
Ces performances expliquent son emploi. Avec près de 3 000 kilomètres de distance franchissable, il peut rester des heures au-dessus d'un sinistre là où un hélicoptère devrait se poser pour refaire le plein. Sa vitesse de projection de 445 km/h[1] donne un ordre de grandeur : pour les quelque 500 kilomètres qui séparent Nîmes de Bordeaux à vol d'oiseau, un simple calcul donne un peu plus d'une heure en ligne droite, auxquels il faut ajouter la montée, la descente et l'effet du vent. Ce temps de transit est une estimation de notre part, pas un chiffre publié.
Comment le reconnaître sur la carte en direct
Le champ « indicatif » d'un message ADS-B est limité à huit caractères. « BENGALE 96 » n'y tient pas : l'avion s'y présente sous la forme tronquée BENGA96, ou parfois par sa seule immatriculation[11]. Notre carte reconnaît les deux écritures et attribue le rôle « Bengale · coordination aérienne » à tout appareil de la Sécurité civile émettant le type BE20 ou un indicatif commençant par BENGA[11]. La façon dont nous captons ces messages est expliquée dans notre page sur le suivi ADS-B.
Le comportement de cet avion est différent de celui d'un bombardier, et notre code applique deux règles distinctes, vérifiées dans le programme de la carte le 17 septembre 2026[11] :
- Un Bengale ne descend jamais à 30 mètres du sol pour larguer. Chercher des « passages bas » n'aurait aucun sens. La première règle regarde donc sa présence : un appareil qui tourne depuis au moins vingt minutes sur un secteur de moins de 45 kilomètres de rayon est considéré comme travaillant la zone.
- Si, dans ce cas, au moins un bombardier ou un hélicoptère de la flotte vole à moins de quinze kilomètres, la fiche de l'appareil affiche « intervention en cours : orbite de coordination ». Seul, il reste étiqueté observation, coordination ou reconnaissance : le 4 septembre 2026, BENGA96 a orbité 56 minutes à 6 500 pieds au-dessus d'un amas de points chauds des Cévennes sans qu'aucun bombardier ne soit encore sur zone.
- La seconde règle sert à signaler un feu probable sur la carte elle-même, indépendamment de la première : il faut que deux appareils de la flotte d'État, au moins, restent confinés pendant plus de huit minutes dans un rayon de dix kilomètres, sous 9 000 pieds, tout en parcourant du chemin. Un King Air qui tourne seul ne déclenche jamais ce signal.
- Cette seconde règle est née d'une observation : le 3 septembre 2026, Bengale 97 et Bengale 98 ont décrit des cercles serrés entre 5 000 et 6 000 pieds pendant de longues minutes au même endroit, un Dash 8 en approche. Deux King Air qui tournent ensemble ne sont jamais là par hasard.
Sur France Incendie
Sur la carte en direct, le King Air apparaît avec un marqueur d'avion de la flotte d'État et, dès que son orbite est reconnue, un badge violet « en mission ». Cliquez sur l'appareil : la fiche indique son indicatif, son altitude, la durée de sa présence sur le secteur et le nombre de moyens aériens à proximité. Un Bengale en orbite au-dessus de votre commune ne signifie pas forcément que le feu est grave, mais il signifie presque toujours que les secours l'évaluent ou qu'ils dirigent des largages : c'est le moment de consulter les consignes de votre préfecture.
Immatriculations suivies sur la carte
Le tableau ci-dessous est généré automatiquement depuis le registre nominatif de France Incendie : 3 immatriculations rattachées au rôle « Bengale (coordination aérienne) », opérées par Sécurité civile. C'est avec cette liste que la carte reconnaît un appareil quand il émet en ADS-B. Indicatifs radio : Photographies de spotters identifiant chaque immatriculation et son numéro Bengale (Flickr, Planespotters), recoupées avec le registre du site (14 septembre 2026).
| Immatriculation | Indicatif | Type ICAO | Opérateur | Rôle sur la carte |
|---|---|---|---|---|
| F-ZBFJ | Bengale 98 | BE20 | Sécurité civile | Bengale (coordination aérienne) |
| F-ZBFK | Bengale 96 | BE20 | Sécurité civile | Bengale (coordination aérienne) |
| F-ZBMB | Bengale 97 | BE20 | Sécurité civile | Bengale (coordination aérienne) |
Une immatriculation absente de cette liste peut tout de même apparaître sur la carte grâce aux règles d'indicatif et de type ; une immatriculation présente peut ne pas voler aujourd'hui. Pour voir ce qui est en l'air maintenant : la carte en direct.
Questions fréquentes
Le King Air vole-t-il aussi en dehors des grands feux ?
Oui. Le Sénat range parmi ses missions la surveillance des massifs, la participation au guet aérien armé et le transport de personnels vers des zones difficiles d'accès. Sous l'indicatif Bengale suivi d'un numéro, il assure aussi des liaisons : relève d'équipages sur les bases secondaires, fret léger ou transport d'équipes spécialisées.
Pourquoi le coordinateur embarqué est-il un pilote de bombardier d'eau ?
Parce qu'il connaît de l'intérieur les contraintes d'un largage : hauteur minimale, rayon de virage, temps de retour depuis l'écopage. En mission Icare, c'est lui qui gère le flux des appareils, attribue à chacun son objectif et donne l'autorisation de larguer. Un officier de sapeurs-pompiers embarque en revanche pour les vols de reconnaissance, dits Bengale Investigation.
Quels capteurs la tourelle Star SAFIRE du King Air réunit-elle ?
Deux des trois avions portent une tourelle Star SAFIRE 380-HDc qui associe une caméra thermique, une caméra couleur et des capteurs pour la faible lumière et le proche infrarouge. Elle localise les foyers actifs derrière la fumée, suit la progression de la chaleur et transmet en temps réel des images dont chaque point est repéré en coordonnées géographiques, exploitables par le poste de commandement.
Pourquoi l'indicatif apparaît-il sous la forme « BENGA96 » sur les sites de suivi aérien ?
Le message ADS-B ne réserve que huit caractères au nom d'appel. « BENGALE 96 » en compte dix, l'avion émet donc « BENGA96 », et parfois seulement son immatriculation F-ZBFK. Notre carte reconnaît les deux formes et leur attribue le rôle « Bengale · coordination aérienne ».
Un King Air qui tourne au-dessus de ma commune veut-il dire qu'un feu est en cours ?
Très probablement, mais pas toujours. Seul, il peut reconnaître un feu de la veille ou préparer une intervention. Notre carte n'affiche « intervention en cours » sur sa fiche que si un bombardier ou un hélicoptère de la flotte vole à moins de quinze kilomètres. Elle ne signale un feu probable que si au moins deux appareils de la flotte tournent ensemble dans un rayon de dix kilomètres. Dans tous les cas, fiez-vous aux consignes de la préfecture et de votre mairie.
Les King Air de la Sécurité civile vont-ils être remplacés ?
Aucun programme de remplacement n'a été rendu public à notre connaissance. Le rapport du Sénat de 2023 relève un âge moyen de 38 ans et 6 mois, mais aussi une disponibilité de 95,7 % en 2022, la meilleure des trois types d'avions de l'État cette année-là. L'État a choisi de moderniser l'avionique des trois cellules existantes plutôt que d'en acheter de nouvelles.