Quand un hélicoptère passe au ras des pins pour lâcher quelques centaines de litres sur un départ de feu, beaucoup d'habitants pensent voir la Sécurité civile. Souvent, la machine appartient à une société privée, l'équipage aussi, et c'est le conseil départemental qui paie la facture. En 2026, le ministère de l'Intérieur recense vingt-sept moyens aériens propres aux services d'incendie et de secours, pour l'essentiel des bombardiers d'eau légers[1]. Ils ne remplacent pas les Canadair : ils arrivent avant eux.
Cette page raconte cette flotte de l'ombre, celle que personne ne recense appareil par appareil. Qui la finance, combien elle coûte, quels noms elle porte à la radio, pourquoi la Gironde a choisi un hélicoptère de commandement plutôt qu'un bombardier, et ce que notre carte peut ou ne peut pas vous montrer de tout cela.
Une flotte que l'État ne possède pas, et qu'il emprunte
Le principe est écrit noir sur blanc dans les ordres d'opérations départementaux : par convention, une collectivité peut se doter d'avions ou d'hélicoptères légers, engagés pour détecter, alerter et attaquer[3]. Ce n'est donc ni une obligation ni un service public uniforme. C'est un choix politique local, renouvelé chaque printemps.
Le Sénat a mis des nombres sur ce paysage. En 2022, dix services d'incendie et le bataillon de marins-pompiers de Marseille alignaient au total dix-sept appareils, tous pris en location, jamais achetés[2]. Le Var en tenait quatre à lui seul[2]. Faute de comptabilité consolidée, une seule facture est publique : environ 2,5 millions d'euros par an pour le Var, selon la conférence nationale des services d'incendie[2].
Depuis 2021, ces appareils locaux ne restent plus enfermés dans leurs frontières. Des protocoles financés par l'État permettent à la direction générale de la sécurité civile de les envoyer chez le voisin[2], et le centre opérationnel de zone peut solliciter un service d'incendie pour qu'il prête son aéronef à un autre département[3]. Un hélicoptère payé par un conseil départemental peut donc éteindre un feu à deux cents kilomètres de chez lui.
Le débat que ces machines soulèvent
Le rapporteur spécial du Sénat reconnaît leur utilité, mais redoute que leur multiplication serve d'alibi à un désengagement de l'État[2]. Le président du département de la Gironde y voit un possible glissement de charge vers les collectivités[2]. En creux, une inégalité : les départements pauvres n'ont pas d'hélicoptère.
Morane, un nom de code et non un modèle
À la radio, ces machines s'annoncent « Morane » suivi du numéro du département. La règle est nationale : elle désigne les aéronefs départementaux qui larguent de l'eau[3]. Derrière le nom, on trouve presque toujours la même silhouette, un monoturbine de la famille Écureuil, AS 350 B3 ou H125, loué avec son pilote pour la belle saison. Exception notable : en 2022, l'Hérault était le seul à louer des avions bombardiers d'eau, trois appareils[2].
Les quatre dispositifs ci-dessous montrent à quel point les formules varient d'un département à l'autre, pour un même type d'appareil.
| Département | Implantation | Eau larguée | Durée et prix | Signe particulier |
|---|---|---|---|---|
| Bouches-du-Rhône | Aix-les-Milles, Salon-de-Provence, Carpiagne[4] | non publiée | 80 jours pour le premier appareil, 40 pour le deuxième, 140 heures de vol, près de 800 000 euros[4] | Trois machines, vingt-sept cadres spécialisés et trois pilotes mobilisés[4] |
| Sarthe | Aéroport du Mans[5] | 640 litres sous élingue[5] | Un à deux mois, 300 000 euros hors taxes[5] | Disponible de dix heures à une demi-heure avant le coucher du soleil[5] |
| Vaucluse | Caserne du Thor[6] | 900 litres[6] | Convention passée entre le service d'incendie et le département pour 2025 et 2026[6] | Déjà engagé sur un feu à Malaucène avant même sa réception officielle au Thor, selon la presse régionale[6] |
| Haute-Corse | Corte, à partir de la mi-juillet[7] | 1 000 litres en kit ventral ou 1 225 litres sous élingue[7] | non publiée | Réservoir d'additif de 80 litres et commando de douze à quinze hommes[7] |
La Haute-Corse pousse la logique le plus loin. Ses deux Écureuil, huit cents chevaux, deux tonnes deux à pleine charge, environ deux cent dix kilomètres par heure, ne se contentent pas d'arroser[7]. L'un d'eux transporte un groupe mixte de sapeurs-pompiers et de sapeurs-forestiers, déposé au plus près pour traiter les foyers inaccessibles et les impacts de foudre[7].
Premier sur les flammes, puis effacé
Tout repose sur une idée simple, validée par des années de statistiques : un feu attaqué dans ses premières minutes reste petit. La flotte nationale de la Sécurité civile revendique, avec sa doctrine d'attaque des feux naissants, près de 89,5 % de départs contenus avant un hectare[2] ; les hélicoptères départementaux s'inscrivent dans cette même logique en arrivant les premiers. La Sarthe s'est ainsi fixé un objectif de décollage sous dix minutes après l'engagement[5].
Vient ensuite l'effacement. Quand les gros porteurs de l'État arrivent, la place dans le ciel devient rare. Un pilote de Dash entendu par le Sénat résume la règle sans ambiguïté : dès qu'un moyen départemental gêne la manœuvre nationale, il s'écarte[2]. C'est le chef de noria qui décide de son maintien sur zone, et il peut au contraire lui demander de se glisser entre deux rotations d'avions pour ne pas laisser le front respirer[2]. Cette articulation permettrait d'éteindre plus de huit départs de feu sur dix avant qu'ils ne grandissent[2].
Charlie 33, la vigie du ciel girondin
La Gironde a fait un choix différent de ses voisines du Sud. Plutôt qu'un bombardier léger, le service d'incendie y arme un Écureuil de reconnaissance et de commandement, connu sous le nom de Charlie 33, installé pour la première fois en 2025 sur la base aérienne 106 de Mérignac et tenu en alerte en permanence[8]. Sa mission n'est pas de mouiller la végétation : c'est de voir avant tout le monde, de dire où se trouve la tête du feu et de guider ceux qui larguent.
Ce choix a une logique géographique. Mérignac abrite aussi le pélicandrome du Sud-Ouest, ce terrain où les bombardiers refont le plein de retardant, armé de mars à octobre par une quarantaine de spécialistes du département renforcés par ceux de la Dordogne et du Lot-et-Garonne[9]. L'hélicoptère de commandement partage donc son parking avec les avions qu'il oriente.
La Gironde entretient par ailleurs une unité de sauveteurs héliportés créée en 2022, vingt agents qualifiés en sauvetage côtier et formés au treuillage, qui embarquent à bord de Dragon 33 pour les baïnes du littoral et les lacs du département[10]. Sur les feux, l'hélicoptère de la Sécurité civile et celui du département ne jouent donc pas le même rôle : l'un sauve, l'autre observe et commande. La différence entre les deux flottes est détaillée dans notre fiche sur les Dragon.
Pourquoi « Charlie » et pas « Morane » ?
La nomenclature nationale ne prévoit que deux noms pour les aéronefs départementaux, Horus et Morane[3]. Charlie n'y figure pas. Dans les ordres d'opérations, ce mot désigne plutôt un niveau d'officier de permanence[3]. Nous n'avons trouvé aucun texte expliquant le choix girondin.
Horus, le nom des yeux départementaux
L'autre appellation officielle est moins connue du public. Horus, suivi du numéro du département, désigne un aéronef d'observation ou de coordination financé localement[3]. Ces appareils, souvent des avions légers, servent surtout à détecter et à alerter, parfois à orienter les secours depuis l'altitude[3].
Le paysage est mince et mal documenté. Nous n'avons trouvé aucune liste publique des Horus actuellement en service, ni de leurs immatriculations, et nous préférons le dire plutôt que de deviner.
Un Super Puma dans l'Allier n'est pas un moyen départemental
La confusion est facile et mérite un exemple. Le 16 juin 2026, un hélicoptère lourd venu d'Avignon se pose à Saint-Pourçain-sur-Sioule, sur une hélistation inaugurée peu avant, qui accueillait déjà l'hélicoptère sanitaire du département depuis 2024[11]. Son seau emporte quatre mille litres, de quoi traiter environ quatre-vingts mètres de front de flammes à chaque passage[11].
La presse locale a parlé d'une première pour le département, et c'en était une. Mais l'appareil n'appartenait pas au service d'incendie local : c'était un prépositionnement décidé et payé par la direction générale de la sécurité civile, parce que six des sept zones du département affichaient un risque sévère à très sévère[11]. Arrivé vers midi et demi, il partait déjà sur un feu de végétation dans l'heure[11]. Un Morane est loué par un département ; un renfort d'État qui se pose chez vous reste un moyen d'État, et son séjour est réévalué chaque jour selon la météo[11].
La même prudence vaut pour les appareils légers loués par l'État sous un autre nom : ils sont décrits dans la fiche des bombardiers d'eau légers, et la chaîne de décision qui les engage dans la page sur l'organisation des secours.
Ce que nous ne pouvons pas vous montrer
Notre registre d'immatriculations ne contient aucun de ces appareils, et ce n'est pas un oubli. Aucune liste nationale ne publie les vingt-sept moyens départementaux, machine par machine. Comme ils sont loués à la saison, leur immatriculation change d'une année sur l'autre, parfois d'un mois sur l'autre. Un Écureuil repéré au-dessus d'un massif peut aussi bien être un Morane sous contrat qu'un hélicoptère privé en transit.
Un dernier point reste ouvert. Un site spécialisé a signalé l'accident d'un H125 portant l'indicatif Morane 29, dans le Finistère[12]. Les faits sont désormais connus. Le dimanche 24 août 2025, vers 19 h 10, l'appareil (immatriculé F-HLXO, exploité par la société Héliberté pour le service d'incendie du Finistère) était appelé sur un feu d'espace naturel près de Rosporden[12]. En venant remplir son seau souple au-dessus d'un étang voisin, il a touché l'eau, s'est incliné puis s'est enfoncé[12]. Les deux membres d'équipage sont parvenus à sortir de la cabine et à regagner la rive à la nage, aidés par deux vacanciers en paddle[12]. Ce moment de puisage, en vol stationnaire très bas, reste l'une des phases délicates du métier.
Sur la carte en direct, le bouton de cette page vous amène au-dessus de Bordeaux-Mérignac, là où Charlie 33 se tient en alerte à côté du pélicandrome. Cherchez un appareil qui tourne longuement en cercles larges à faible altitude sans jamais rejoindre un plan d'eau : c'est la signature d'une reconnaissance, pas d'un largage. Pour comprendre ce que vous voyez au sol pendant ce temps, la page organisation des secours et le glossaire décryptent le vocabulaire des communiqués.
Questions fréquentes
Que signifie exactement « Morane 13 » ou « Morane 84 » ?
Morane est un nom d'appel radio, pas un modèle d'appareil. La nomenclature nationale l'attribue aux aéronefs bombardiers d'eau financés par une collectivité, suivi du numéro du département : 13 pour les Bouches-du-Rhône, 84 pour le Vaucluse. Derrière ce nom, on trouve presque toujours un hélicoptère monoturbine de la famille Écureuil, loué pour la saison avec son pilote.
Un hélicoptère payé par un département peut-il partir ailleurs en France ?
Oui. Des protocoles existent depuis 2021, financés par l'État, pour que la direction générale de la sécurité civile engage ces appareils au profit d'autres départements. Le centre opérationnel de zone peut également demander à un service d'incendie de prêter son aéronef. Un hélicoptère loué avec l'argent d'un département peut donc travailler chez le voisin.
Combien coûte une saison d'hélicoptère bombardier d'eau à un département ?
Les ordres de grandeur publiés en 2026 vont de 300 000 euros hors taxes pour un à deux mois en Sarthe à près de 800 000 euros pour trois appareils et 140 heures de vol dans les Bouches-du-Rhône. Le Var, mieux doté, a été cité au Sénat pour environ 2,5 millions d'euros par an. Il n'existe aucune comptabilité nationale de ces dépenses.
Charlie 33 largue-t-il de l'eau sur les feux de Gironde ?
Non. C'est un hélicoptère de reconnaissance et de commandement du service d'incendie de la Gironde, installé sur la base aérienne de Mérignac depuis 2025 et tenu en alerte permanente. Il sert à observer le feu depuis l'altitude, à renseigner le commandant des opérations et à guider les appareils qui, eux, larguent.
Qu'est-ce qu'un Horus, et en voit-on souvent ?
Horus suivi d'un numéro de département désigne un aéronef d'observation ou de coordination financé localement, souvent un avion léger, employé pour détecter les départs de feu et alerter. Nous n'avons trouvé aucun recensement public des Horus en service.
Pourquoi ces appareils n'apparaissent-ils pas dans le tableau d'immatriculations du site ?
Parce qu'aucune liste publique ne recense ces vingt-sept moyens appareil par appareil. Ils sont loués à la saison, et leur immatriculation change souvent d'une année sur l'autre. Nous préférons ne rien afficher plutôt que publier un tableau que nous ne pourrions ni vérifier ni tenir à jour.