Sur un feu de forêt, deux personnes commandent en même temps, et elles ne commandent pas la même chose. L'une porte un casque et décide comment on attaque les flammes. L'autre porte une écharpe ou signe des arrêtés, et décide ce qui arrive aux habitants, aux routes et au massif. Confondre les deux, c'est ne rien comprendre à ce que dit un communiqué.
Cette page déroule l'organigramme complet, de la commune au ministère, en nommant chaque étage et en disant ce qu'il peut ordonner. Elle ne vous apprendra pas à éteindre un incendie : elle vous permettra de savoir, en lisant une annonce d'évacuation ou en voyant passer un convoi, quel niveau a pris la décision et pourquoi elle tombe à ce moment-là.
Le directeur et le commandant : deux casquettes qui ne se remplacent pas
La première autorité s'appelle la direction des opérations de secours. C'est une fonction de police, pas de terrain. Tant que le sinistre reste dans les limites d'une seule commune, elle appartient au maire. Dès qu'il déborde, ou dès que le dispositif départemental de crise est déclenché, elle passe au préfet, ce qui est le cas de presque tous les incendies dont vous entendez parler[1].
Ce que cette autorité décide se lit dans votre quotidien : ordonner de partir ou de rester, fermer une route, interdire l'accès à un massif, réquisitionner un moyen privé, parler à la presse. Elle travaille depuis la préfecture, dans une salle dédiée où se réunissent les services de l'État concernés[1].
La seconde autorité est le commandement des opérations de secours. Elle revient toujours à un sapeur-pompier désigné par la salle opérationnelle du département. Ce cadre met en œuvre l'ensemble des moyens publics et privés rassemblés sur le sinistre, y compris les moyens nationaux et les détachements militaires, et il agit sous l'autorité du directeur des opérations dès que celui-ci s'est fait connaître[2].
Son nom de code est d'une simplicité désarmante : les lettres COS suivies du nom de la commune où le feu est parti. Quand plusieurs départs surviennent le même jour sur la même commune, on ajoute un numéro dans l'ordre croissant[2]. Cet indicatif ne change pas, même quand la personne qui le porte change.
Le commandant du matin n'est pas celui du soir
Un feu qui grossit change de chef plusieurs fois. Le premier sapeur-pompier arrivé commande son engin, puis un officier de rang supérieur prend la suite quand les moyens s'étoffent, et ainsi de suite jusqu'au cadre le plus élevé si le sinistre l'exige. La passation est formelle et annoncée, mais l'indicatif reste identique : la commune, pas l'individu. C'est pour cela qu'un communiqué parle rarement d'un nom propre.
La salle où le feu devient un dispositif
Tout part d'un appel. Le centre de traitement de l'alerte reçoit le 18 ou le 112, et le centre opérationnel départemental d'incendie et de secours prend la main sur la conduite. Cette salle fonctionne selon trois régimes successifs, appelés veille, actif et renforcé, choisis en fonction de la pression du moment[2].
Sa première décision est arithmétique : combien d'engins partent avant même de savoir ce qui brûle. La réponse est écrite à l'avance, et elle dépend du niveau de danger calculé le matin même. Voici la grille que publie un service départemental, à titre d'exemple documenté[2].
| Danger annoncé | Envoi automatique | Groupe préventif | Avion ou hélicoptère |
|---|---|---|---|
| Faible ou léger | 1 engin-pompe | Non | Non |
| Modéré | 2 engins-pompes | Non | Non |
| Sévère, très sévère ou extrême | 1 chef de groupe, 2 engins-pompes et un groupe d'intervention feux de forêts issu du dispositif préventif | Oui | Oui |
Deux obsessions occupent ensuite cette salle. La première est de ne pas vider le département : pendant qu'un massif brûle, les accidents et les malaises continuent, et la couverture du reste du territoire doit tenir. La seconde est d'anticiper les relèves, en recensant auprès des casernes les personnels disponibles et les qualifications qu'ils détiennent[2].
Le commandement départemental lui-même est organisé en permanences hiérarchisées, planifiées à la semaine : un officier supérieur capable de tenir la fonction de chef de site, un binôme de capitaines ou de commandants dont l'un part sur le terrain pendant que l'autre coordonne la salle, et un officier de garde qui tient la fonction opérationnelle courante[2].
Quand le danger passe en sévère ou au-delà, cette armature se double d'un groupe de commandement d'astreinte désigné à l'avance : un cadre de niveau colonne comme commandant pressenti, un second cadre de même niveau réservé au dialogue avec les équipages, puis trois chefs de groupe qui se répartissent les moyens, le renseignement et l'accueil des renforts au point de transit[2].
Remonter d'un cran : la zone de défense
Au-dessus du département, la France est découpée en zones de défense et de sécurité, sept en métropole[5]. C'est l'étage dont le public n'entend jamais parler, alors que rien n'arrive de l'extérieur sans son accord.
Le préfet de zone dispose d'un état-major interministériel et d'un centre opérationnel permanent. Ce dernier reçoit les demandes des départements, va chercher des colonnes chez les voisins, distribue les avions et les hélicoptères, et décide de placer des moyens à l'avance sur les secteurs les plus exposés avant qu'un feu ne parte[5].
Le lien avec les services départementaux est continu. Tout incendie de plus de cinq hectares, ou tout incendie qui mobilise un moyen national, donne lieu à un compte rendu immédiat par téléphone à l'échelon zonal, puis à l'ouverture d'un dossier partagé que le département alimente à chaque évolution de la surface, des effectifs et du statut du feu[2].
Ce même rythme régit la préparation. Un point de situation hebdomadaire réunit l'état-major de zone, les services d'incendie et les météorologues pour arbitrer la semaine à venir[5]. Beaucoup de décisions que vous découvrez le matin dans un arrêté ont en réalité été discutées plusieurs jours plus tôt.
Ce que le ministère fait vraiment depuis Paris
Le niveau national n'éteint aucun feu et ne commande personne sur le terrain. Il écrit les règles, répartit les moyens rares et prend le relais quand plusieurs régions brûlent en même temps.
- La direction générale
- Au ministère de l'Intérieur, la direction générale chargée de la sécurité civile publie les guides qui font autorité et réécrit chaque année l'ordre d'opérations de la campagne[3].
- Le centre de veille
- Son centre opérationnel de gestion interministérielle des crises suit les zones en permanence et arbitre l'emploi des moyens appartenant à l'État[1].
- La cellule d'été
- Pendant la saison, une coordination nationale avancée est armée pour suivre les feux en cours ; les services départementaux alimentent directement son outil de suivi[2].
- La posture aérienne
- Depuis 2023, l'état-major de la sécurité civile fixe pour tout le territoire l'emploi préventif des avions, alors que cette main revenait auparavant au seul préfet de la zone méditerranéenne[4].
- La crise majeure
- Quand l'événement dépasse le champ d'un seul ministère, une cellule interministérielle de crise prend la conduite politique du dossier[1].
- L'appel à l'Europe
- Le recours au mécanisme européen de protection civile, qui a amené des avions étrangers en Gironde, se décide également à ce niveau[5].
Les autres uniformes présents autour des flammes
Un grand incendie rassemble bien plus que des casques rouges. Chacun de ces acteurs a sa propre hiérarchie, mais tous se placent sous la conduite du commandant des opérations pour ce qu'ils font sur le chantier.
- Les militaires de la sécurité civile. Mis à disposition du ministère de l'Intérieur, ils comptaient 1 473 personnels fin 2023 et sont répartis entre Nogent-le-Rotrou, Brignoles et Corte, auxquels s'ajoute une quatrième unité en construction à Libourne, qui fonctionnera à effectifs pleins en 2027 pour un coût de création estimé à 419,81 millions d'euros[6]. Leur engagement relève du niveau national, et leurs détachements arrivent avec leur propre encadrement. Voir notre page dédiée.
- Les armées. Un protocole baptisé Héphaïstos prévoit chaque été, en plus de ces unités, un détachement d'hélicoptères, des groupes du génie et des sections de renfort intégrées aux formations militaires de la sécurité civile. Son contenu est réajusté d'une année sur l'autre : en 2024, le détachement de l'armée de l'Air qu'il prévoyait n'a pas été déployé[3].
- L'Office national des forêts. Il arme l'été des patrouilles de surveillance et d'intervention, jusqu'à 188 équipes déployées dans 80 départements[7], et fournit aux postes de commandement des connaisseurs du terrain.
- Les collectivités. Ouvriers forestiers des départements, associations de propriétaires chargées des pistes et des points d'eau, communes tenues d'un plan de sauvegarde : ce sont eux qui entretiennent l'infrastructure sans laquelle aucun camion n'entre dans un massif.
- La gendarmerie et la police. Elles tiennent les barrages, font appliquer les fermetures, accompagnent les évacuations décidées par l'autorité de police, et mènent l'enquête sur l'origine du départ[8].
- Les météorologues. Ils fournissent l'indicateur quotidien de danger qui commande, on l'a vu, jusqu'au nombre de camions envoyés sur un simple appel.
Qui signe quoi : cinq décisions et leur auteur
Voici le tableau que nous aurions aimé trouver quand nous avons commencé à lire des communiqués. Il répond à la seule question qui compte vraiment pour un habitant : à qui revient telle décision.
| Décision | Qui la prend | Qui l'exécute | Où vous la voyez |
|---|---|---|---|
| Faire partir ou mettre à l'abri des habitants | Le maire, ou le préfet dès que le feu dépasse la commune[1] | Sapeurs-pompiers, gendarmes, policiers municipaux[8] | Message d'alerte, porte-à-porte, communiqué de la préfecture |
| Lâcher une soute sur un point précis | Le commandant des opérations, ou l'officier chargé des aéronefs à ses côtés[11] | Les équipages, en rotation réglée[3] | Passages successifs au même endroit, personnels au sol qui s'écartent |
| Allumer volontairement un feu d'arrêt | Le commandant des opérations, et lui seul, par un ordre formel[11] | Des équipes spécialement qualifiées | Une fumée neuve qui apparaît devant le front |
| Faire venir des renforts d'autres départements | La zone de défense, puis l'échelon national si elle ne peut pas fournir[5] | Les services d'incendie sollicités, en colonnes constituées[12] | Convois sur autoroute, cantonnement dans un gymnase |
| Interdire l'accès à une forêt | Le préfet, par arrêté | Gendarmerie, garde champêtre, agents forestiers[7] | Panneaux à l'entrée des pistes, publication sur le site de la préfecture |
FDF1 à FDF5 : l'échelle qui dit qui peut commander quoi
Ces sigles reviennent dans les documents opérationnels et perdent tout mystère une fois traduits. Ils désignent des niveaux de qualification à la spécialité feux de forêts, et non des grades.
- FDF1
- L'équipier, qualifié pour travailler à la lance et manœuvrer au sein d'un engin.
- FDF2
- Le chef d'agrès, responsable d'un camion et de son équipage.
- FDF3
- Le chef de groupe, qui commande cinq véhicules et tient les fonctions du poste de commandement au premier échelon[2].
- FDF4
- Le chef de colonne, qui commande plusieurs groupes et peut tenir la coordination avec les aéronefs[2].
- FDF5
- Le chef de site, qui commande plusieurs colonnes réparties en secteurs géographiques[11].
- COD2
- Le brevet de conduite tout-terrain, exigé des conducteurs d'engins engagés hors des routes[11].
Le détail des paquets de véhicules que ces cadres commandent figure sur notre page consacrée aux groupes et aux colonnes de renfort.
La même chaîne, vue depuis le massif landais
En Gironde, le préfet du département tient la direction des opérations (il est aussi, par cumul, préfet de la région Nouvelle-Aquitaine et de la zone de défense Sud-Ouest)[3], le service départemental d'incendie et de secours fournit le commandement de terrain, et la zone de défense compétente est celle du Sud-Ouest, dont le centre opérationnel siège à Bordeaux.
La particularité girondine tient à la surveillance. Le service départemental exploite un centre de supervision qui télésurveille le massif, présenté publiquement en juillet 2025 aux côtés des services voisins de Charente, Charente-Maritime, Dordogne, Landes et Lot-et-Garonne[9]. Au printemps 2026, la préfecture annonçait 22 caméras désormais actives jour et nuit, avec détection nocturne[10].
Autre singularité : ici, ce sont largement les propriétaires forestiers qui arment la prévention. Les associations de défense de la forêt mobilisent 1 125 bénévoles formés, qui ont effectué près de 1 325 patrouilles au cours de la seule année 2025[10]. L'État a par ailleurs engagé 4,5 millions d'euros pour réparer les infrastructures détruites par les incendies de 2022[10].
S'ajoutent un règlement interdépartemental de protection de la forêt adopté en 2023, qui durcit le débroussaillement et l'usage du feu[9], et la future unité militaire de Libourne, qui placera un renfort national permanent à une heure du massif[6]. Le rappel qui accompagne chaque campagne reste le même : neuf feux sur dix ont une origine humaine[10].
Aucune de ces pages ne remplace l'instruction que vous recevez. Un message sur votre téléphone, un appel de votre mairie ou un agent qui frappe à votre porte prime sur tout ce que vous avez pu lire ailleurs. Devant une fumée suspecte, un seul numéro compte, le 18 ou son équivalent européen, et un seul renseignement vraiment utile : un repère que l'équipage trouvera du premier coup, croisement, borne ou lieu-dit.
Ce que la carte en direct laisse deviner de cette hiérarchie
Aucun organigramme ne s'affiche sur la carte des feux en cours, mais ses indices sont fiables. Un appareil venu de loin signale un arbitrage pris au moins à l'échelon de la zone. Un changement de statut annoncé par la préfecture signifie qu'un point de situation a circulé. Et la fiche d'un incendie de Gironde vous donne les moyens annoncés, donc l'étage qui les a décidés. Les sigles sont repris dans le glossaire.
Les fiches de cette catégorie
Questions fréquentes
Qui décide d'évacuer un camping pendant un incendie ?
L'autorité de police, c'est-à-dire le maire tant que le feu reste sur sa commune, et le préfet dès qu'il la dépasse ou que le dispositif départemental de crise est déclenché. Les sapeurs-pompiers ne décident pas d'une évacuation : ils la conseillent au vu de ce qu'ils voient, puis la mettent en œuvre avec la gendarmerie ou la police. C'est pourquoi l'annonce arrive presque toujours par un communiqué de préfecture ou un message de la mairie, et non par la bouche d'un équipage.
Que veut dire le sigle COS suivi d'un nom de commune ?
C'est l'indicatif radio du commandant des opérations de secours, composé des trois lettres et du nom de la commune où le feu est parti. Si plusieurs départs surviennent le même jour sur la même commune, un numéro s'ajoute dans l'ordre croissant. Cet indicatif désigne une fonction, pas une personne : il reste inchangé quand un officier plus gradé prend la suite au fil de la montée en puissance du dispositif.
Le maire peut-il être écarté du commandement pendant un feu de forêt ?
Il ne perd pas ses pouvoirs, mais la direction des opérations lui échappe dès que le sinistre déborde de sa commune ou que le plan départemental de crise est activé. Le préfet prend alors la main. Le maire reste au cœur du dispositif local : il connaît les habitants isolés, ouvre les salles communales, déclenche son plan de sauvegarde et relaie les consignes. Sur un grand incendie, les deux autorités travaillent de concert plutôt qu'en concurrence.
Qui a le pouvoir d'envoyer un avion bombardier d'eau ?
La demande part du département, monte au centre opérationnel de la zone de défense, et l'emploi des appareils appartenant à l'État est arbitré au niveau national quand plusieurs régions les réclament en même temps. En revanche, une fois l'avion au-dessus du feu, c'est le commandant des opérations, assisté d'un officier chargé des aéronefs, qui indique où larguer. Attribution et emploi sont donc deux décisions différentes, prises à deux étages différents.
Les militaires envoyés sur un incendie obéissent-ils aux pompiers ?
Pour la mission qu'ils reçoivent sur le chantier, oui. Leur venue est décidée au niveau national, ils arrivent en détachement constitué avec leur propre encadrement, mais cet encadrement se place à la disposition du commandant des opérations, qui lui fixe un objectif et un secteur. La règle vaut aussi pour les forestiers, les engins de terrassement et les moyens privés réquisitionnés : une seule personne commande la manœuvre sur le terrain.
Pourquoi un feu de quelques hectares remonte-t-il déjà jusqu'à l'échelon zonal ?
Parce que les seuils de remontée d'information sont bas, volontairement. Au-delà de cinq hectares, ou dès qu'un moyen appartenant à l'État est engagé, le département passe un compte rendu immédiat par téléphone à son centre opérationnel de zone et ouvre un dossier partagé, qu'il met à jour à chaque évolution de la surface, des effectifs et du statut. L'objectif n'est pas de contrôler le terrain mais de voir venir une journée qui se tend partout à la fois.