Quand les flammes tombent et que les derniers fourgons s'en vont, une autre équipe arrive. Elle ne porte pas de lance. Elle marche lentement, tête baissée, dans une zone que les secours viennent de quitter, et elle cherche un endroit précis : les quelques mètres carrés où tout a commencé.
C'est le travail des cellules de recherche des causes et des circonstances d'incendie, que l'on désigne par le sigle RCCI. Leur question tient en une phrase : pourquoi ce feu est-il parti, ici, ce jour-là. La réponse sert à un juge, mais aussi à un maire, à un propriétaire forestier et, au bout de la chaîne, à vous.
Presque toujours, quelqu'un était passé par là
La statistique est brutale et elle revient chaque printemps dans les communiqués préfectoraux : neuf feux sur dix ont une origine humaine[2]. Cela ne veut pas dire que neuf personnes sur dix voulaient brûler une forêt.
Quatre familles de départs reviennent sans cesse. L'imprudence ordinaire d'abord : un mégot lancé par une vitre, un barbecue installé trop près des pins[2]. Les travaux ensuite, quand une machine mord une pierre et projette une étincelle dans de l'herbe sèche : les préfectures demandent explicitement d'éviter ces chantiers les jours dangereux[2].
Viennent enfin les défaillances techniques, ligne électrique ou véhicule garé sur un talus, et la malveillance. Le reste se partage entre causes naturelles, la foudre surtout, et départs dont personne n'établira jamais l'origine.
Imprudence ne signifie pas impunité
Mettre le feu volontairement à un bois d'autrui expose à dix ans d'emprisonnement et 150 000 euros d'amende, et à quinze ans de réclusion criminelle lorsque des personnes ont été exposées ou l'environnement durablement abîmé[7]. Un feu parti par imprudence relève d'un autre texte, l'article 322-5 du code pénal : un an d'emprisonnement et 15 000 euros d'amende dans le cas de base, davantage lorsque le feu touche des bois ou des forêts, qu'une obligation de sécurité a été violée délibérément ou que des personnes ont été blessées[10]. C'est nettement moins sévère, mais cela reste une infraction, à condition qu'un manquement à une obligation de prudence ou de sécurité soit établi.
Trois regards sur le même carré de cendres
Une cellule n'est pas un laboratoire. C'est une petite équipe qui associe trois compétences complémentaires, réunies sur le terrain autour de la même tache noire[1].
| Qui | Ce qu'il regarde | Ce qu'il en tire |
|---|---|---|
| Enquêteur des forces de sécurité | La scène elle-même, les objets laissés, les traces d'accès, les témoins présents | Des constatations utilisables devant un tribunal, des prélèvements, des auditions |
| Expert forestier | Les essences, le bois mort, la réaction du feuillage épargné, l'histoire de la parcelle[1] | Le sens du vent au moment du départ et la chronologie de la végétation brûlée |
| Sapeur-pompier spécialisé | La façon dont le sinistre s'est propagé, sa vitesse, les fronts successifs | Un scénario de progression que l'on peut remonter à l'envers |
L'apport du forestier est moins évident que celui du gendarme, et pourtant décisif. Il connaît les chantiers en cours dans le massif, les chemins réellement fréquentés, les incidents des étés précédents[1]. Il travaille aussi avec les patrouilles de surveillance, souvent les premières arrivées sur un départ[8].
Revenir au premier mètre, marque après marque
Un feu ne brûle pas de façon symétrique. Il laisse sur chaque objet une signature de son passage, et cette signature indique la direction d'où venaient les flammes.
Une pierre noircie d'un seul côté raconte ainsi par où le front est arrivé. Un tronc atteint sur une seule face, un arbuste roussi mais debout, la teinte des cendres au sol : ces marques se lisent comme des flèches[1].
La cellule progresse donc à contresens de l'incendie. Elle délimite une première zone large, puis la resserre au fil des indices, jusqu'à un périmètre de quelques mètres où les indices deviennent contradictoires. C'est là que se trouve le point d'éclosion, et souvent ce qui l'a provoqué.
Cette méthode a ses limites, et personne ne les cache : dans 60 à 70 % des cas seulement, une cause finit par être établie[1]. Les autres feux restent classés sans explication, notamment ceux qui ont brûlé leur propre point de départ.
Une spécialité née dans le Sud qui gagne du terrain
Ces cellules ont d'abord été montées dans les départements méditerranéens, là où les étés brûlaient déjà avant que le reste du pays ne s'en inquiète. Le Var dispose de l'une des cellules les plus étoffées : environ 25 personnes, pompiers, agents de l'Office national des forêts et gendarmes spécialistes de l'identification criminelle, selon un reportage de la gendarmerie publié en novembre 2021[3].
Le dispositif gagne depuis des départements moins exposés. Dans les Hautes-Alpes, une cellule est opérationnelle depuis le 2 avril 2025 : cinq agents, dont deux de l'Office national des forêts, un sapeur-pompier, un gendarme et un agent de la direction départementale des territoires, formés à l'école de la Sécurité civile de Valabre[11]. La préfecture y justifie la démarche par un chiffre local : sur quinze ans, 94 % des 2 974 feux d'espaces naturels du département étaient d'origine humaine[11].
Cet exemple montre aussi que le schéma « trois métiers » est une simplification : selon les départements, d'autres services de l'État rejoignent l'équipe.
Ce que devient la conclusion d'une cellule
Le rapport d'une cellule suit trois chemins qui n'ont rien à voir entre eux.
- La justice. Si la cause est humaine et identifiable, le dossier alimente une procédure, qu'il s'agisse d'une négligence ou d'un acte volontaire[7].
- La prévention locale. Un point de départ situé au bord d'une route, près d'une aire de pique-nique ou sur une parcelle mal débroussaillée déclenche des décisions concrètes, jusqu'au contrôle des obligations de débroussaillement mené par les forestiers[2].
- La statistique nationale. Chaque feu instruit rejoint la base de données sur les incendies de forêts en France, la BDIFF[1].
Cette base centralise les sinistres du territoire depuis 2006, sous l'autorité du ministère chargé de l'agriculture et avec une application conçue par l'Institut national de l'information géographique et forestière[5]. Elle est publique, agrégée à la commune, et diffusée avec un décalage : l'année en cours n'y est pas encore consultable[6].
Prométhée n'a pas disparu, elle a été absorbée
Les feux méditerranéens ont longtemps été recensés dans une base distincte, Prométhée. Ses données ont été fusionnées dans la base nationale BDIFF début 2023, d'après le Cerema[9]. L'ancienne adresse promethee.com renvoie depuis une page d'erreur hébergée par l'IGN (constat du 14 septembre 2026) : c'est donc dans la BDIFF qu'il faut chercher ces feux.
Avant l'enquête, la gendarmerie fait tout autre chose
Le jour du sinistre, la plupart des militaires présents ne cherchent pas encore une cause. Selon la gendarmerie, ils assurent la sécurisation des lieux, la protection des personnes et des biens et le contrôle des flux et des zones, avec plus de 4 000 réservistes mobilisés en renfort en juillet 2026[4]. Les cellules de recherche des causes peuvent toutefois intervenir dès que le feu est en cours ou tout juste maîtrisé[4].
Cette présence a un effet secondaire précieux pour l'enquête à venir : elle limite le nombre de personnes qui traversent la zone. Un point de départ piétiné par des curieux devient très difficile à lire.
Vous avez vu partir le feu : ce qui sert vraiment
Un témoin direct vaut souvent mieux qu'une semaine d'expertise. Encore faut-il que son témoignage arrive et qu'il soit exploitable.
- Appelez d'abord le 18 ou le 112 pour le départ lui-même[2]. Le 17 reçoit ensuite ce que vous avez observé d'un comportement ou d'un véhicule.
- Notez l'heure exacte à laquelle vous avez vu la première fumée, et l'endroit le plus précis possible.
- Décrivez ce que vous avez vu partir : une voiture, une machine, une personne, une direction de fuite.
- Ne retournez pas sur la zone noircie une fois le feu passé, et ne ramassez rien. Un objet déplacé perd sa valeur d'indice.
- Si un périmètre est balisé, il l'est pour une raison. Une scène préservée reste lisible plusieurs jours.
Le reste du parcours d'un incendie, de l'appel initial à la déclaration d'extinction, est détaillé sur la chronologie type d'un feu et le vocabulaire des statuts. Le rôle des forestiers avant le sinistre est raconté sur la page des patrouilles.
Sur la carte en direct
Notre carte suit les foyers pendant qu'ils brûlent, pas après. Un feu passé au statut Feu éteint y disparaît progressivement, alors que la recherche des causes commence souvent à ce moment précis. Si vous avez suivi un incendie chez vous, la fiche départementale garde la trace des dates et des surfaces, et c'est elle qu'il faudra rapprocher, plus tard, du bilan publié par la base nationale.
Questions fréquentes
La cellule cherche-t-elle un coupable ou une cause ?
Les deux, mais dans cet ordre. Le travail commence par une question physique : où et comment ce feu a-t-il pris. L'existence d'un responsable n'apparaît qu'ensuite, et parfois jamais. Beaucoup de dossiers se terminent sur une cause probable sans qu'aucune personne ne soit identifiée, ce qui n'enlève rien à leur utilité pour la prévention.
Pourquoi l'origine de certains incendies reste-t-elle inconnue ?
Parce que le feu détruit souvent ses propres traces. Un départ situé au milieu d'une zone qui a brûlé longtemps, ou repassée par un second front, ne laisse plus de marques asymétriques lisibles. S'ajoutent les passages d'engins, les largages d'eau et le piétinement. Au total, l'origine n'est établie que dans une fourchette de 60 à 70 % des cas selon l'Office national des forêts.
Que risque une personne dont le barbecue a mis le feu à un bois ?
Elle ne relève pas des peines prévues pour l'incendie volontaire, qui atteignent dix ans d'emprisonnement et 150 000 euros d'amende. Si un manquement à une obligation de prudence ou de sécurité est établi, l'article 322-5 du code pénal prévoit un an d'emprisonnement et 15 000 euros d'amende, avec des peines plus lourdes pour un feu de bois ou de forêt. S'y ajoute une responsabilité civile, potentiellement lourde quand des hectares et des habitations ont brûlé.
Où consulter les causes des feux survenus dans ma commune ?
Dans la base de données sur les incendies de forêts en France, accessible librement en ligne. Elle rassemble les sinistres du territoire depuis 2006, commune par commune, sous l'autorité du ministère chargé de l'agriculture. Attention au décalage de publication : l'année en cours n'y figure pas, seules les années antérieures sont consultables.
Puis-je retourner voir la zone brûlée à côté de chez moi ?
Mieux vaut attendre. Au-delà du danger réel que représentent les arbres fragilisés et les reprises de lisière, une zone encore fraîche peut faire l'objet de constatations. Un objet ramassé par curiosité, une trace de pneu ajoutée par un véhicule de promeneur, et une pièce du raisonnement disparaît. Si un balisage est en place, il faut le respecter.
Ces enquêtes servent-elles vraiment à éviter des feux ?
C'est même leur second objectif. Savoir que des départs se répètent au bord d'une même route, près d'une aire d'arrêt ou sur des parcelles insuffisamment débroussaillées oriente les décisions locales : fermeture d'accès, signalisation, contrôles de débroussaillement, campagnes ciblées sur les travaux d'été. Sans recherche des causes, la prévention se ferait à l'aveugle.